Ideox n'avait aucun souvenir de ce qui avait précédé son réveil. Ses yeux s'étaient lentement ouverts et il contemplait, droit devant lui, une surface écarlate recouverte de ce qu'il prit d'abord pour des petits animaux. Après un instant de semi-conscience, il se redressa, soudain pris d'angoisse et se tint sur ses pieds.
C'est alors qu'il vit la pièce dans son ensemble. Les murs, le plafond, le sol, tout était tapissé de photos et de miroirs ; et ces photos, comme il le comprit rapidement, étaient toutes des images de lui, à différents âges de sa vie, dénuées de liens entre elles. Certaines d'entre elles étaient horriblement gênantes ; bientôt, son angoisse se changea en panique. Son visage, encore et toujours son visage ; où qu'il allât, où qu'il posât ses yeux, il ne voyait que lui, que son visage souriant, pleurant, criant, si bien que sa panique le fit perdre le contrôle de lui-même. Il poussa un cri de peur et se mit à courir vers un mur, puis à faire le tour de la pièce en tâtonnant la paroi sanguine, espérant trouver une issue à cet endroit surnaturel. Tandis qu'il s'arrachait des souffles et des gémissements, il se posait interminablement les mêmes questions : Qui avait pris ces photos ? Qui les avait accrochées aux murs ? Qui l'avait amené ici ? Après avoir fait trois ou quatre fois le tour la pièce, il parvint à la conclusion qu'il était bel et bien prisonnier de cet endroit. Il voulut alors entreprendre d'arracher les images, de briser les miroirs, mais cela aussi lui était impossible. Résigné, épuisé et au comble du stress, il s'adossa à une grande glace et se laissa tomber au sol.
La tête enfouie entre les genoux, il reprit ses esprits et son souffle, puis leva ses yeux vers les photos. Ses yeux ; ces yeux que l'on avait souvent dit singuliers, brillant de toute l'innocence des enfants dans un éclat aux couleurs de l'améthyste. Ces yeux qu'il voyait luire dans chacun des clichés ; on les aimait, ses yeux, mais lui ne s'en préoccupait pas vraiment. L'iris mauve n'était pas courante, du moins chez les Humains, mais il ne se posait pas de question, acceptant simplement la réalité des faits. D'ailleurs, ce n'était pas sa seule singularité physique ; non en effet. Tandis qu'il pensait cela, Ideox cherchait une photo de lui nourrisson, photo qu'il trouva rapidement. Un charmant garçon à la blondeur des nouveaux-nés. Mais ce blond, au lieu de se foncer comme pour chacun, s'éclaircissait toujours d'avantage et perdait de son éclat doré, laissant place à la douceur un peu maladive de l'argent. Et cela ne changea pas : à trois ans, il avait déjà la chevelure qu'on lui connaissait, sa chevelure « grimmaculée », comme il disait. Cela avait inquiété sa famille, mais les médecins avaient écarté l'hypothèse de l'albinisme grâce à ses yeux mauves. Ils avaient conclu à une simple dépigmentation capillaire sans conséquence, et il s'avéra qu'Ideox n'eût jamais souffert de ce qu'on appelle les marques du temps. Ses cheveux, il ne s'en occupait pas plus que ses yeux et acceptaient le fait sans se poser de question. L'angoisse s'était dissipée ; Ideox sourit et vit son visage dans un miroir. Ses yeux mauves n'avaient pas terni, apparaissant derrière ses cheveux qui étaient longs et lisses à présent, détachés et tombant sur ses épaules. Le sourire qui animait sa bouche était fin et doux, à la fois léger et profondément bienveillant. C'était toujours le même, celui qui consolait ou qui cachait de lourds secrets, celui attendrissait ou provoquait.
Ses vêtements n'avaient pas été enlevés, bien qu'on eût pu le croire : son torse était nu. Si Ideox avait sourit en regardant ses yeux, il perdit de son enthousiasme en regardant, absent, la distinction de chacun de ses muscles, suffisante pour plaire et pour se défendre à main nue. C'était un physique plus que satisfaisant, mais les souvenirs qui y étaient liés l'assombrissaient et il n'en émanait aucune fierté. Non, Ideox n'aimait pas ces muscles et, paradoxalement, il ne portait que très rarement de haut. Le reste de son corps (couvert, lui) revêtait un pantalon thaï gris dont les extrémités étaient assez miteuses, témoignant de longs voyages à pied ; il était attaché à la taille par une longue ceinture de tissu de la même couleur, dont les pends descendaient presque aussi bas que le pantalon lui-même. A ses pieds, de simples tongs, vieilles mais solides.
Ideox se remit debout, après avoir inspecté son corps à travers le miroir, et regarda toutes les photos, avec attention maintenant. Il ne comprenait rien, mais n'était plus saisi de panique, simplement un peu inquiet. Il se voyait jouer avec sa petite sœur, Irys ; s'émerveiller devant la guitare qu'il eut à son treizième anniversaire ; se blottir dans les bras de sa mère ; frapper son père ; tuer son frère...
Ses yeux s'arrêtèrent sur cette photo, qu'il fixa un moment, la mine sombre. Puis, il détourna son regard et alla s'asseoir en tailleur au milieu de la pièce. S'il devait se passer quelque chose, il se passerait quelque chose.